Du pont, du col et du tunnel

L’itinérance en montagne est saisissante par les changements d’états qu’elle est susceptible d’offrir.

 

« Le voyage de découverte permet à l’homme de transformer la nature en un monde, de substituer à l’entourage imposé, à la réalité inéluctable, un milieu composé, c’est-à-dire un ensemble d’êtres et de choses qui n’est plus simplement reflété par la conscience, mais est désormais activement construit par celle-ci. Tout voyage est dès lors re-création du réel ».

Georges Thinès

Les Alpes sont un territoire d’exception en ce qu’elles permettent de jouer à « saute-frontière » dans un espace relativement restreint. Une exiguïté compensée par la « richesse du temps ».

 

 

 

La route de montagne

 

 

 

« La pensée ordinaire est celle qui permet et suffit à notre survie immédiate »                                                         Törbel / Valais / Suisse

 

La position de surplomb par rapport à un paysage qui se révèle à mesure que l’on progresse a un effet sur l’ordonnancement de nos pensées.

 

« la quête d’un idéal synonyme d’ailleurs ne peut se faire qu’avec des accents ironiques »                                                       Sur la montée du col de la Furka // Valais // Suisse

 

Du paysage de s’ordonnancer à mesure que l’on s’élève. Des lignes de fractures de se préciser comme les révélateurs d’une histoire, des ensembles de se constituer et nos idées faire de même.

 

 

« Moins les questions sur les motifs du voyage sont grandes, plus le voyage intérieur le devient »                                                                                       Derniers lacets avant l’arrivée au col du Stelvio // Province de Bolzano // Italie

 

 

Le choix cornélien de l’itinéraire, cette « écriture du soi » dont la route formerait le fil du récit. Le sens de la démarche finissant par se confondre avec le choix de la direction.

 

« La géographie d’un humain est faite de routes, son histoire de haltes »                                                                                                                Col du Galibier // Savoie // France

 

 

« L’adieu d’une relation dans l’évidence pour la recherche d’une relation inconnue »

Samia Ounoughi

 

Le Col

 

La route de montagne est propice au « silence de l’effort méditatif ». Du moins elle interroge les motivations avec la même force que le dénivelé.

 

 

 

« L’arrivée au col signe un passage de l’écriture de soi, celui du aller-contre à l’aller-vers »                                                                                                                                Arrivée au Col du Galibier // Savoie

 

Le passage du col devient ainsi un « espace transitionnel » propice au « changement d’état ».

 

« Le rite du passage marque un entre-deux. Il signe la fin d’une période d’incertitude pour une autre.                                                                     Col de la Silvretta // Voralberg // Autriche

 

Maintenir un (certain) degré d’effort pendant un temps (relativement) long finit invariablement par entrainer une « plongée en soi ».

 

« Entre l’ascension et la descente, il existe également un état intermédiaire à l’image de celui de l’étal pour le cycle des marées. Celui d’un passage que l’on ne saurait également retenir. Un temps mis à la marge qui appelle irrémédiablement le passage d’un état antérieur à un état nouveau »                                                                                                                                                                              Col de Falzarego // Province de Belluno // Italie

 

Une démarche potentiellement introspective, tendue sur le fil d’un souffle toujours trop court.

 

« La frontière est l’espace liminal par essence : son passage entraine une interrogation de son rapport à une norme qui change, en plus de tout ces autres termes qui définissent un territoire.                                                                                                                                                                                 Col d’Agnel // frontière franco-italienne

Le  passage d’un col pourrait être qualifié « d’épiphanie de l’itinérance » et la « bascule » sur l’autre versant de devenir un territoire de négociation privilégié associant « l’écriture du soi à la mise en récit du monde ». Les espaces s’ouvrent en intégrant une représentation particulière.

 

Pour Carl Jung, le « soi » se réalise dans le processus d’individuation « dans tout ce qu’il y a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison » (cité par Chiara Kirschner)

 

Le tunnel

 

Le tunnel est l’autre « espace liminal » particulier aux territoires de montagne mais, à la différence du col, sa traversée exprime un autre « maillage créatif » dans la mesure où le « monde de l’Éther » est remplacé par celui des « profondeurs »,  et les « ressources cognitives » mobilisées de s’appuyer sur un autre imaginaire.

 

« Le tunnel est un espace transitionnel propice au changement d’état. Une autre forme de mobilité que traduisent chacun à leur manière la frontière et son passage, le rapport entre l’ouvert et le clôt, l’intériorité et l’extériorité »                       Andermatt // Canton d’Uri // Suisse

 

 La traversée d’un tunnel admet dans une représentation particulière deux espaces que l’obscurité relie. On pourrait évoquer une « concentration des espoirs mise en territoire » (Georges Thinès) : la force de  l’obscurité qui appelle toujours plus urgemment la sortie.

 

« La profondeur de l’abîme est celle de celui qui se sonde »                                                           Province autonome de Bolzano // Italie

 

 

 

La traversée du  tunnel a une symbolique qui confine à l’évidence.

 

« Plus que tout autre espace transitionnel, la traversée du tunnel ponctue une quête aux accents métaphysiques dans laquelle nous finissons tous, tôt ou tard, par nous engager.                                                                                                                  Sur la montée vers le col de Majola // Canton des Grisons // Suisse

 

 

 

« Le voyage a comme vertu un terme inaccessible »                                                                                                  Berne // Suisse

 

 

Le pont

 

Là encore, la symbolique du pont est aussi universelle que sa traversée exprime une forme de  « paradigme du sensible » (Chiara Kirschner). Là aussi, l’action physique de relier, de solidariser deux éléments géographiques par un ouvrage de génie civil, qui prend également une signification toute particulière dans le cadre d’une itinérance. A la différence du tunnel, métaphoriquement, mais aussi physiquement, ainsi que sur le plan de la cognition, la « résurgence » laisserait place à la « suspension ».

 

« Plus encore que  relier des espaces fait territoires, le pont les révèle, les ouvre, en les admettant dans la représentation de ceux qui l’emprunte »                                                                                                                    Oberland bernois // Suisse

 

 

 

 

« Le pont permet une interprétation par addition, une forme de concentration des espoirs mis en territoire le long d’une route devenue fil directeur d’une pensée »                           Haute-Savoie // France

 

« L’hypothèse d’un projet existentiel (…) d’itinérance se construit autour d’une démarche-projet créative et intégrative facilitée par une pluralité de ressources cognitives, (…) comportementales – dont le corps – et un objectif existentiel »

                                                                                                                                                                                                                                              Chiara Kirschner

 

 

« Nous n’habitons plus les ponts. Peut-être, par manque d’un projet qui débuterait par la volonté de réunir des espaces par le chemin de la pensée »                                            Le Rhône à la frontière entre Suisse et Liechtenstein

 

 

 

« La capacité à donner sens à son existence permet de transformer le hasard en destin »                                                                                                         Du coté de Leoben // Autriche

 

L‘itinérance pourrait être comprise comme un « tout organisateur », son entreprise correspondrait à l’ingénue tentative de faire correspondre ses actes à ses pensées.

 

 

« L’artiste, l’artisan et le paysan sont des itinérants tant leur travail est consubstantiel de la trajectoire de leur vie »

Adaptation libre d’une citation de l’anthropologue Tim Ingold cité par Chiara Kirschner

 

 

 

 

 

Bibliographie :

Chiara Kirschner, « Le projet transmoderne dans les itinérances récréatives : un processus créatif intégratif de construction identitaire », 2017, thèse de doctorat en géographie, Laboratoire PACTE, UGA, Grenoble [en ligne]. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-01570054/file/THESE_CKC_DEF.pdf

Samia OUNOUGHI, « La traversée des cols alpins : analyse d’une poétique de la liminalité », E-rea [En ligne], 14.1 | 2016, mis en ligne le 15 décembre 2016, consulté le 28 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/erea/5531

Georges Thinès, « Le thème de l’errance chez les Romantiques allemands », Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1987, [en ligne]. URL : http://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/thines121287.pdf

 

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