Habiter la nature : regards croisés sur quelques formes simples

Hytte // Du coté de Kirkenes // Norvège : 2016

« Habiter une nature comme un envers à la normalité urbaine »

 

Singularité de l’une des sociétés désormais parmi les plus prospères de la planète, le « rêve norvégien » s’il en est continuerait de trouver à s’incarner  dans ce que nous considérerions comme une simple cabane dénommée Hytte sous sa forme septentrionale. Bien sûr, comme pour le chalet, la Hytte est une forme bâti aux contours, aux matériaux et aux fonctions changeantes, sinon équivoques. Pour autant, ces deux formes semblent s’appuyer sur une « charge symbolique » propre qui se reflète dans un imaginaire collectif.

Par cabane, il faut entendre la traduction littérale de l’anglais cabin tandis que l’étymologie de la Hytte norvégienne nous rapprocherait de l’allemand Hutte. Un flottement sémantique qui n’est  pas dénué d’une certaine charge d’ordre historique, géographique, culturelle, sinon éthique. Dans tous les cas des noms qui nous renvoient à un originel fait sien, à la fois différent et commun.

Par exemple, de même que le chef-d’œuvre de Harriet Beecher Stowe, « La case de l’oncle Tom », a pour titre original « Uncle Tom’s cabin ». Dans sa traduction française, le recours au terme de case renvoi aux origines africaines des esclaves déportés aux Amériques, mais marque aussi une opposition par rapport au lieu de vie du colon : l’habitat.  Pour autant, dans l’imaginaire états-unien, la cabane de référence est celle du pionnier né de la conquête de l’Ouest,  celle qu’il commence à construire de rondins dés lors qu’il choisit de faire foyer. De même, dans l’imaginaire des vacances collectives, les cases du Club n’ont plus que très peu à voir avec le commerce triangulaire.

Ainsi, une homophonie des termes qui ne saurait masquer un flottement du sens, sans même devoir évoquer les systèmes de représentations qu’évoquent ce qu’il est d’usage de considérer comme des « mots lourds ».  Des mots reconnaissables en ce qu’ils sont une source privilégiée de malentendus, combien de fois les utilisons nous  sans pour autant nous trouver au même niveau de définition.

Pour ce qui est de la Hytte, régulièrement  traduite en anglais par le terme de cabin ou de cottage (petite maison), avant de devenir le support d’une société dite de loisirs, « camp de base » privilégié d’activités dites d’extérieures comme de réunions de familles, elle était le logement saisonnier des bucherons, pêcheurs et autres mineurs dont l’activité les éloignait des lieux de peuplement permanents le temps d’une campagne.  Là aussi,  un parcours similaire effectué par le chalet : ce logement d’altitude et estival du paysan de montagne devenu attribut du skieur hivernal.

La Hytte et ses dérivées, ces « simples de l’habitat » dont font partie chalets, refuges et autres cabanes, sont donc des termes aussi larges que leurs formes, leurs fonctions, leurs stratégies d’implantations sont équivoques : de l’abri de fortune de ceux qui n’en ont pas, au rêve d’enfant perché dans les arbres, jusqu’à rejoindre l’imaginaire de l’évasion aux yeux d’un adulte de nouveau éprit de nature. Elles sont tout cela à la fois.

Derrière la simplicité sinon la précarité  de ces « formes originelles » devenues  « formes génériques » à travers leur multiples déclinaisons, résiderait donc une forte charge symbolique sur laquelle il semble intéressant de porter quelques éclairages, d’en interroger la mécanique, d’en déconstruire les étapes, notamment pour tenter de nourrir l’effort conceptuel d’un aménagement de montagne condamné à renouveler son imaginaire.

Interroger cet univers à travers un exercice de déconstruction/comparaison commencerait par nourrir l’idée d’un « habiter de montagne » en forme de miroir du temps, de révélateur des valeurs dominantes nées des plaines et des villes  jusqu’à en symboliser l’envers, quelquefois l’antidote et, peut-être aussi, du moins sous nos latitudes, une façon de renouveler un horizon aux contours finis, de « réenchanter un monde » en lui octroyant une nouvelle part d’inconnu, de déplacer la complexité pour qu’elle redevienne créative.

« Dans leur essence, ces formes de bâtis partagent une humilité corollaire de leur degré d’isolement, deux éléments à contretemps du chant de la modernité »

Refuge du Schwarzgokl // Solden // Autriche : 2014

Un isolement désormais toujours plus relatif, qui fait souvent l’objet d’artifices sinon de mises en scène, mais qui semble devoir signer la spécificité de la cabane et ses dérivés. Une situation périphérique à la norme peut-être plus subjective et personnelle, qu’objective et matérielle. Une forme d’ambivalence qui, en retour, a peut-être contribué à ne considérer que de manière anecdotique ces formes à la marge au sens figuré et littéral. Une forme d’impensé né de la distance du quotidien que ces «simples » contribuent précisément à révéler, voir à nourrir en l’interrogeant d’autant plus qu’elles s’en éloignent.

On pourrait ainsi exprimer une « dialectique de la cabane » entre la forme du bâti et l’environnement au sein duquel elle s’inscrit. Un environnement qu’elle contribue à révéler à travers un cadrage paysager dont le but essentiel est de permettre de le faire sien, de se l’approprier par un jeu de référencement culturel, d’annotations mémorielles. De par leur unique présence, la cabane et ses dérivées deviennent ainsi des dispositifs, soulignant l’exceptionnalité du milieu au sein duquel elles s’inscrivent.  Une exceptionnalité de la situation qui rejaillit sur l’observant/habitant, soit une forme d’intersubjectivité en ce que la révélation d’un paysage – par référence au procédé photographique – permet de le faire « sien » soit de s’y intégrer en fonction du système de représentation mobilisé.

L‘essence de ces lieux serait  ainsi de jouer sur un effet de décalage par rapport au cadrage formel et comportemental du quotidien. De ce point de vue, la vie  en ces lieux à l’image de leur emplacement, incarnerait un idéal de simplicité par rapport aux contraintes nées du quotidien. Une « vie simple » qui comporte ses contraintes, son lot de privations, mais également une certaine accessibilité. Peut-être celle de la gratuité d’un effort librement consenti, de contraintes délibérément acceptées, soit en forme de  libération, notamment, lorsque l’évidence rejoint un désir d’authenticité constitué de gestes essentiels dont le premier serait de « construire un feu » (Jack London) pour avoir chaud lorsque l’on à froid, manger lorsque l’on a faim, dormir lorsqu’il en va de même. Ironie des « temps modernes », ces gestes premiers, du moins lorsque l’on choisit librement le temps et le rythme de leur déroulement,  redeviennent des activités qui nous émerveillent en ce qu’elles ont la simplicité de la profondeur d’un usage fait sens.

Au même titre que les activités dites d’extérieures semblent révéler un « besoin silencieux » au sein d’une société toujours plus tertiarisée, faite d’intérieurs climatisés, jusqu’à subordonner le corps à une machine en même temps qu’il le libère, «l’habiter hors la société» manifesterait une forme de complémentarité faite d’aller-retour à l’usage d’un progrès en perte de sens à mesure qu’il deviendrait toujours plus synonyme d’accélération.

 

 » face à la dynamique inéluctable d’un progrès qui aurait tendance à faire du changement l’ultime constance, le séjour en cabane nourrirait un questionnement en forme d’alternative pouvant être formulé comme suit : Qu’aurais-je tendance à gagner ? Qu’aurais-je tendance à perdre ? »

 

Un questionnement potentiellement universel mais toujours aux accents personnels qu’un séjour dans cet « envers » semble donner l’occasion d’alimenter. D’ailleurs, dans leur « épopée moderne » ces formes pionnières, originales, voir originelles, sont très généralement associées aux vacances dont elles constituent précisément un « contenant opportun » sinon opportuniste à une absence motivée du quotidien. Une vacance autrefois marqueur social de la classe qui s’était précisément libérée du « travail nécessité », celui du labeur lié à la survie du « corps animal » pour se consacrer au travail sur Soi, autrement dit à la vie des idées (la vita activa chez Hanna Arrendt), celle qui permet de conjurer la certitude de la mort physique par la création d’une œuvre de l’esprit qui survivra à travers la mémoire des autres. Le marqueur d’une classe sociale désormais érigé en acquis sociaux d’une autre, soit la contrepartie d’une condition salariale aujourd’hui toujours plus associée à une chaîne de marchés formant rente : celle d’un tourisme industrialisé, désormais en voie de globalisation.

Face à ces enjeux aux accents existentiels pour la « civilisation industrielle », du moins à l’usage d’une transition toujours plus invoquée que l’horizon semble se resserrer, « habiter la nature » – concept éminemment large au demeurant – tendrait à devenir un ultime espace de questionnement mental et d’expérimentation physique ; une « Ultima Thulé »[1] de la conscience collective qui tendrait à matérialiser – au moins symboliquement – le dernier espace de liberté individuelle qu’une société donnée entend accorder à ses membres.

En effet, le cumul de ces deux contraintes que sont l’économie des fonctions et l’isolement de la forme finit par déboucher sur un « privilège pudique » : celui de se donner l’occasion de relativiser le rapport à son espace et son temps. A commencer par celui d’un quotidien d’où l’on s’efface un temps, mais sur lequel il ne s’agit jamais que de modifier son point de vue pour mieux le réintégrer, idéalement, avec un regard renouvelé. En cela, le « loisir récréation » pourrait devenir « recréation » en ce qu’il confine à  interroger sa situation à travers un changement de perspective idéalement stimulateur, sinon révélateur, d’un champ des possibles que la fréquentation par définition assidue du quotidien aurait tendance à araser.

 

De la cabane à l’usage du projet d’architecture et d’urbanisme

 

De même que la contrainte libère, du moins dans le cadre de toute approche dite de projet, ces formes humbles, faites de précarité, apparaissent comme un exercice privilégié pour tenter de repenser une « essence de l’habiter » que l’on ne saurait seulement enceindre entre contraintes financières et normes réglementaires.

Prise à travers l’acte de bâtir, refuge alpin, Hytte norvégienne, cabane de rondins états-unienne et autres dérivés pourraient même incarner la volonté de renouer avec cet idéal de l’architecture  :

« compenser l’économie des moyens par la richesse des fins »

Refuge sur les hauteurs du Chazelet // Hautes-Alpes // France : 2014

Une forme de « figure imposée » autour d’un essentiel de l’habiter qu’il s’agit de régulièrement interroger. Une sorte de marqueur privilégié de la dynamique du progrès en ce que modifier notre environnement pour faire habitat demeure un, si ce n’est LE révélateur du genre humain du moins depuis Vitruve.

Ces « formes modestes » représentent ainsi une autre opportunité : celle d’interroger une valeur d’usage qui signe cet acte existentiel qu’est l’habiter face à une valeur d’échange qui, elle, tendrait à marquer la dimension patrimoniale d’un logement devenu bien immobilier, commodité d’un marché en voie de financiarisation. Deux réalités qu’il ne s’agit pas d’opposer et encore moins de nier, mais de nourrir les articulations. Du point de vue du « phénomène urbain contemporain », un exercice de réflexion à l’usage d’un autre phénomène, celui de « désencastrement » (disembeddedness) d’une économie  (Karl polanyi : 1968) où la quête d’instantané fait écho à l’effacement de l’espace, soit une approche « just in time, just in place » d’un processus de construction devenu promotion.

Si l’on change d’échelle d’analyse pour se situer sur un plan conceptuel en partant du principe qu’un degré croissant d’aléa semble toujours plus devoir signer l’air du temps, ce qui se voudrait durable, du moins soutenable [3], est précisément ce qui ne dure pas. Du moins ce qui est variable, changeant, temporaire, adaptable, versatile, modifiable, variable, résilient… Rejoignant ainsi l’adage populaire selon lequel la seule chose permanente et bien le temporaire.

De ce point de vue, envisager ces « simple de l’habiter » permet d’engager un travail conceptuel notamment opportun à l’usage d’un aménagement de montagne d’autant plus en quête d’un second souffle que les limites de la formule précédente se révèlent.

Un « effort conceptuel » inhérent au projet d’architecture et d’urbanisme jusqu’à relever du «devoir épistémologique pour pouvoir envisager de nouvelles coexistences entre ce que la modernité avait séparé (…) l’acte intellectuel d’une liberté créatrice qui s’exerce sur les signes, les formes, les représentations » (Paola Vigano : 2014). A l’image d’une ville qui « flotterait dans un manteau devenu trop grand pour elle » (André Corboz : 2001), ce qui ne fait plus campagne ne fait pas pour autant déjà ville.

Un effort également expression d’un rapport renouvelé à l’espace d’un bâti délibérément conçu aussi restreint que concentré autour d’un essentiel. Un effort jouant sur l’idée que confort, sécurité, puis routine finissent par nous ennuyer, nous épuiser, nous rendre peureux, nous tuer.

Prises en tant que dispositif, la cabane et ses dérivées expriment un rapport autre à un espace et à un temps qui ne se conçoivent pas l’un sans l’autre, de même que leurs multiples articulations révèlent leur relativité.

Un rapport renouvelé au profit de sauts d’échelle, de changements de proportion, d’effets de seuil, soulignant la charge symbolique du lieu que l’architecture compose, structure, révèle ; trait d’union à l’usage d’un ensemble de dispositifs venant nourrir ce dialogue sans âge entre raison et émotions quelquefois nommé « l’esprit du lieu ».

Un dialogue mené par une raison qui ne saurait cependant ignorer qu’elle est guidée par des sens faillibles par définition. Autrement dit, une façon de relancer un dialogue entre nature et culture qu’un certain état de raison aurait tendance à opposer.

 

 

Du rapport à l’espace et au temps

 

 

Refuge au pied du glacier de l’Argentière // Haute-Savoie // France : 2014

 

Pour revenir sur la notion d’isolement – notion au cœur de cette « famille du bâti » – notons que celle-ci est toujours plus relative à mesure que le degré de mobilité [5] est érigé en valeur cardinale d’un temps dont la valeur nous échappe précisément à mesure qu’il s’accélère.

Le sentiment de liberté, certes particulier, octroyé par ce rapport spécifique à l’espace offert par une cabane prise en tant que refuge et que nous pourrions également comparer à celle du bateau, semble devoir provenir  de son inscription au sein d’un degré (élevé) de  nature (allant vers l’originaire) qui magnifie l’abri jusqu’à pouvoir octroyer à une unique présence une dimension parfois miraculeuse, le plus souvent sans aucune mesure avec ses caractéristiques matérielles. Ainsi devenu support d’un rapport à l’immensité qui, peut-être par dépit ou aveu d’impuissance, serait compensé par un temps de nouveau  fait sien. Un effet de réappropriation sécurisant, toujours à travers la maîtrise de la temporalité d’actes aussi simples et pourtant essentiels à la survie de notre « corps animal » que s’abriter, se nourrir, se reposer. Des actes primordiaux mais jugés négligeables, du moins placés au bas de la pyramide de nos besoins au rang de la survie. Pour autant, une survie  dont la réunion des conditions va néanmoins commander le cours de la vie des idées. Des actes pouvant tour à tour être considérés comme accessoires, insignifiants, primaires, sinon honteux, toujours en ce qu’ils renvoient plus ou moins à la survie de ce corps à la fois support et limite de toutes chose, en forme de prison et pourtant complice de toute évasion.

Le bateau comme le chalet se font ainsi complices de tout un univers de représentations pouvant aller jusqu’à légitimer  un ordre social, du moins refléter les rapports de force structurant une société dans un temps donné, donc subjectifs, contingentés et mouvants. Pris en temps que dispositif de « médiance » (Augustin Berque : 2012), soit un rappel que « l’existence humaine est déploiement vers l’extérieur (…) et que  l’être est pour « moitié » constitué par le milieu », ces « simples de l’habiter » ont pour effet de déplacer la complexité.  En nous mettant à l’abri d’une  nature qui se révèle bien souvent à travers les usages que l’on en a  – jusqu’à former  culture -, ceux-ci nous permettraient d’aller à la rencontre de la notre.

Du point de vue d’une histoire des idées marquée par une philosophie des Lumières, on relèvera également un potentiel rejet de certaines contingences de ce corps physique dont dépend pourtant notre « corps culturel » au même titre que le premier doit respirer pour que le second puisse inventer. Nous pourrions ainsi estimer que l’opposition ville/campagne incarne spatialement l’opposition philosophique nature/culture. Pour autant, il s’agit de dialectiques mouvantes qui demandent à être régulièrement interrogées au même titre que la quête de « l’habitat idéal » [6] évolue avec les âges de la vie.

 

« Tel que nous l’entendons, « l’habitat au plus prés de la nature » est l’expression de besoins nés de la « civilisation urbaine » et à l’usage de celle-ci »

 

Il ne s’agit en aucun cas de faire l’apologie d’un passé d’autant plus mythifié que l’on en s’éloigne. Non plus de renouveler la « métaphore rousseauiste » de la nature idéalisée à mesure que les « failles civilisationnelles » auraient tendance à se creuser. Pour filer celle de l’informatique, il s’agirait plus d’un « formatage » dont la profondeur serait une fonction croissante du degré d’éloignement (littéral et figuré) de la « norme spatio-temporelle » née du quotidien.

Plus qu’un éloignement physique et psychique du « théâtre » de ce dernier et suivant un certain absolu qu’il ne s’agit aucunement de vouloir généraliser, le séjour en cabane peut être une « expérience relative au sens de l’être, appartenant simultanément à l’ordre de l’essence et celui de l’existence »,  soit un acmé en forme d’ontologie. Une expérience potentiellement existentielle qui rejoint la  tradition de « la cabane philosophale » qui elle-même comporte des similitudes avec la mythologie alpine dont le chalet devenu refuge est un décor voir, dans certains cas proche de la tragédie, un personnage.   Plus généralement, il s’agit toujours de « jouer » sur un effet de changement, de rupture, fait d’aller-retour, qui emprunte, sans pour autant se confondre avec elles, à certaines formes d’anachorèses ou d’érémitismes, pratiques d’essence spirituelle plus ou moins réversibles.

Egalement pour reprendre la distinction d’Augustin Berque entre écoumène (la terre habitée) et érème (celle qui ne l’est pas), ce jeu de miroir demeure valable pour des Alpes au demeurant relativement anthropisées mais où la quête de verticalité née de l’alpinisme – cette autre invention de la modernité – « reprend la mystique des territoires de grande solitude » (Hélène Dassonville : 1959).

Suivant cette optique et à l’articulation de ces différentes dialectiques (nature/culture, isolement/collectif…), la cabane et ses semblables matérialiseraient une dimension de fuite en forme de « raison sociale légitime », soit une forme de « liberté conditionnée » dont les activités dites d’extérieures seraient complices. Finalement une autre forme de vacance à l’usage de laquelle cabanes et autres refuges permettraient de se mettre à l’abri d’une nature toujours  pour mieux aller à la rencontre de la sienne, bien humaine celle-là.

Bien évidemment, cet absolu doit être relativisé et décliné en autant d’approches qu’il existe de rapports, d’expressions à la nature, comme de degrés d’introspection. Et pour se faire, quel meilleur symbole que cette cabane que l’on imagine dés l’enfance sous la table de la cuisine ou derrière le canapé du salon, et ce, jusqu’à l’age adulte où elle peut prendre la forme d’un « logement insolite » ?

Ces déclinaisons d’un ailleurs fait sien tendraient à laisser penser que tout est conditionnement, disposition d’esprit, mise en scène… auxquels se prête la forme, mais surtout l’observant sans les yeux duquel tout dispositif est vain.

 

Horizon et verticalité

 

Bergeries abandonnées // Parc naturel du Grand Paradis // Italie

 

Sous nos latitudes où la notion de refuge est notamment rattachée à la verticalité quête de l’alpinisme, la cabane de rondins  symbole de l’esprit de conquête du « grand ouest » américain est faite de plaines et d’horizontalité [12] . Deux projections qui renvoient à un système de valeurs potentiellement différent sans pour autant s’opposer fondamentalement : l’idéal de la quête personnelle étant supplanté par celui de la réussite personnelle. Celui d’un ailleurs fait possible tant que l’on ne l’a pas atteint, que l’on ne le connait pas. Dans les deux cas un but à atteindre, mais si la quête du sommet a la force de sa brièveté, le pionnier à la différence de l’alpiniste, a vocation à s’installer, d’aller vers l’autre, de faire communauté.

Ainsi, par delà des formes qui peuvent se rejoindre, une différence fonctionnelle semble  fondamentale à souligner : le refuge aussi précaire que temporaire renverrait plus volontiers à la quête du Soi précédemment évoquée et donc, potentiellement, renouvelle un forme d’esprit de conquête à l’usage d’un continent – « le vieux » – aux limites finies et  aux frontières établies. Et cela ne serait donc pas un hasard que la résurgence de ses formes correspondent à l’avènement d’une nouvelle ère de mondialisation. Un imaginaire alpin, un espace de projection mental renouvelé, notamment le fait de ressortissants d’une nation insulaire qui allait bâtir sa puissance sur une projection par delà les océans pour les deux siècles à venir.

Degré d’isolement et occupation temporaire sont deux caractéristiques essentielles du chalet devenu refuge, en forme de corolaire d’un style alpin qui s’exprime par une recherche de légèreté et d’efficience du mouvement. L’expression d’un rapport renouvelé à la nature né de la première révolution industrielle, activité à dominante physique croisant une éthique et une esthétique dont les infrastructures qui accompagnent le développement de cette activité sont le reflet. Encore une fois, un rapport aussi subjectif que potentiellement équivoque, sinon exclusif, dans tous les cas mouvants.  Une autre objectivation d’une nature en forme de « reflet du temps », une nature qui aurait d’autant plus tendance à nous fasciner que l’élan né de la modernité nous en éloigne aussi vite sur le plan des idées que le monde est anthropisé, mais que notre corps physique, par contraste,  demeure inchangé, stagnant nous apparaissant toujours plus comme dépassé, archaïque, primitif.

De ce dernier point de vue, le rapport à la nature devient une métaphore d’une quête du Soi également faite de confrontation. Une quête relative à la nature humaine qui n’est également  pas exempte d’un certain rapport de force potentiellement en forme de révélation existentielle. Une confrontation à Soi au sein de laquelle la nature devient faire-valoir, « mobilisée » qu’elle est au profit d’une potentielle quête d’absolu en forme de développement personnel. Une nature dés lors « idéologisée » qui n’apparait qu’à travers les usages que l’on en fait.

Une forme de rencontre relativement conditionnée  toujours à l’image de l’accès à une cabane devenue chalet puis refuge , et à propos de laquelle l’usage d’un chant sémantique guerrier ne laisse souffrir d’aucune illusion. Il en va de Sisyphe comme des « conquérants de l’inutile » (Lionel Therray) : il ne s’agit jamais que de s’éprouver face aux éléments et, à ce titre, le refuge pourrait apparaître, cette fois, comme le symbole bâti du « dernier degré d’humanité » qu’une société donnée tendrait à s’accorder.

 

De la cabane comme « paradigme projectuel »

 

Pour le philosophe Gilles A. Tiberghien, on pourrait évoquer à l’usage de la cabane un « paradigme projectuel » soit : « un outil d’analyse au service d’un objet artistique dont le rapport à l’architecture est suffisamment proche pour être capable de le mettre en crise » [15].

Si l’on revient aux marges septentrionales de cette Europe, la Hytte, elle, est devenue un symbole national norvégien de l’évasion, de l’épanouissement, du ressourcement qui connaît des déclinaisons dans tous les pays scandinaves et qui s’exprime, également, à travers un courant littéraire dédié [16]. Une forme de conjonction originale entre nature et culture élevée au rang de symbole iconique à l’image du pittoresque rouge dit de Falun [17] qui habille ses façades boisées.

Grenier à foin // Du coté de Garmisch-Partenkirchen // Allemagne

Pour faire un distinguo avec le chalet dit du skieur, toujours en terme de « valeurs projetées », la Hytte qui pourrait relever de l’institution à l’échelle scandinave semble évacuer les notions de compétition, de dépassement de soi, sinon de marqueur social lié à la pratique des sports dit d’hiver. De le même façon que le ski nordique est avant tout un mode de déplacement et donc à vocation utilitaire, on pourrait penser qu’au sein d’un « gradient de nature » nettement plus élevé que sous nos latitudes, au contraire, il s’agirait de véhiculer des valeurs de cohésion et d’entraide au sein de relativement jeunes États. Des états dont la force serait, paradoxalement, d’avoir abandonné toute velléité de conquête et de domination – en même temps que leurs possessions coloniales  – pour entamer une forme d’introspection à l’échelle de nations qui tenteraient, depuis, de (re)penser leur spécificité.

Une quête d’identité à la fois humble, libératrice et universelle en ce qu’elle s’exprime en rapport à des forces telluriques qui ne connaissant pas les contingences humaines. Ainsi, et à l’image du chalet et de la montagne qu’il révèle, la Hytte  relève également d’une construction d’ordre culturelle nourrissant un véritable imaginaire avec sa temporalité, son système de représentation et sa symbolique propres.

 

 

Un imaginaire toujours mouvant à l’image de celui que nous projetons sur les montagnes, toujours une construction entrée dans son ère moderne en même temps que les villes connaissaient leur « mue industrielle » et qu’il s’agirait donc de repenser à l’aune de ce qu’il est d’usage de qualifier de nouvelle révolution industrielle

Et toujours de retrouver cette idée d’envers à l’espace du quotidien, mais aussi un « support idéologique » [18] qui s’exprime, en particulier, à travers nos façons d’habiter un espace opportunément considéré comme vide.

Là encore, un regard croisé entre les formes d’habitats secondaires ou saisonniers, alpins et nordiques – avec des incursions au Japon et aux États-Unis toujours pour nourrir un exercice de comparaison à l’échelle de la « civilisation industrielle » –, semble pouvoir permettre d’enrichir notre rapport à un élan de modernité dont le sens aurait tendance à diminuer à mesure que les champs de la société se spécialisent, s’atomisent.

Une notion d’envers dynamique, mouvante, évolutive, qui fait de ces lieux passagers, aussi éphémères (dans leurs usages) que fugaces (dans leur situation), une forme de révélateur de « l’esprit du temps ».

En pointant cette dynamique, il s’agit de nourrir la volonté de renouer avec un principe d’innovation qui fait toujours plus défaut à un aménagement de montagne que celui-ci « voudrait faire de son passé un futur » [19].

Et de la même façon que nous sommes allés chercher un ski nordique devenu alpin avec l’importance des infrastructures dédiées à cet unique usage, envisager cette institution qu’est la Hytte, notamment à travers ses formes, ses représentations et ses usages, pourrait symboliser le début d’un nouveau cycle partant du postulat émit par Reinhold Messner selon lequel chaque génération doit inventer son rapport à la montagne.

 

 

Notes :


 

[1] En référence à ce que l’explorateur grec Pythéas considérait comme la dernière île de l’archipel Britannique au IIIème siècle avant notre ère, vraisemblablement les îles Féroé, Lofoten ou même le Groenland. Par extension la « position mythique extrême » soit une représentation du bout du monde septentrionale.

[2] Celui de l’alpinisme, cette autre création de la modernité qui partage l’étymologie même du lieu où cette pratique a commencée à être codifiée.   Une pratique toujours évolutive qui pourrait même aller jusqu’à incarner la tentative d’expression d’une forme d’éthique d’un rapport à la Nature qui n’est jamais qu’une construction culturelle, à commencer à l’usage de l’expression d’un rapport au Soi basé sur la notion d’engagement.

[3] Par référence à la définition anglaise, la traduction littérale de développement durable serait développement soutenable (sustainable development) ce qui tendrait à emporter une modification du rapport de causalité relatif à l’objectif de développement : l’un insistant plus sur la finalité (durable) et l’autre sur les moyens (soutenable) devant présidés à cet objectif.

[4] En référence à la nouvelle éponyme de Jack London sur un chercheur d’or dans le Klondike à la fin du XIXème siècle qui relate la dimension aussi vitale qu’existentielle de cet acte premier.

[5] Prise au sens de phénomène social global, soit une articulation à la fois multiple et particulière entre capital financier, culturel, social, aboutissant à ce que la volonté de déplacement (professionnel, résidentiel, familial, amical pour ne citer que les mobilités les plus structurantes) finisse par rencontrer une réalité physique. Finalement une forme de capital particulier que la sociologie urbaine nomme motilité (Kaufmann 2004).

[6] En référence à l’ouvrage d’Augustin Berque, « Histoire de l’habitat idéal, De l’Orient vers l’Occident », Ed. du Félin, Paris, 2010.

[7] Cité par Philippe Granarolo dans « L’individu éternel: l’expérience nietzschéenne de l’éternité », ed. Librairie philosophique Vren, Paris, 1993, p.20.

[8] A titre de comparaison la densité moyenne y est de 14 personnes par km2 contre 112 en France métropolitaine avec une couverture forestière de l’ordre des 30%.

[9] Dans sa version latine on parlait d‘hortus gardus. Le terme gardus fait référence au fait d’enclore cet espace dédié à une nature domestiquée qui demeure dans le garden anglais comme le Garten allemand. Une pratique millénaire et mouvante qui symbolise, potentiellement, un rapport au monde dont le jardin devient une métaphore. Une forme d’ordonnancement expression idéalement expression d’une harmonie dont la symbolique culmine à travers la perfection édénique.

[10] Il s’agit d’une forme spécifique d’ermitage toujours temporaire, l’idée est de se retirer du monde un temps, parfois quelques minutes quotidiennes, pour mieux y revenir. Pratique à propos de laquelle Augustin Berque estime « qu’il y en avait pour tout les goûts », même si deux grandes catégories se dessinent : « l’ermitage hors les murs (la petite retraite), et l’ermitage dans la ville (la grande retraite) ». Pour imager cette dernière hypothèse, il cite Sen No Rikyu (1522 – 1591) qui édifia un de ses ermitages dans l’enceinte même du château d’Osaka, centre du pouvoir de Hideyoshi d’alors. Il l’appela la « Sukiya » – littéralement « amateur de thé du village à la montagne ». Selon les témoignages de l’époque, cette « cabane » jouxtait un pavillon de thé que Hyedoshi avait fait plaquer d’or (Berque 2012 : 147). Il faut imaginer cette recherche du contraste, de l’inversion des valeurs, qui est évidemment une forme de critique à fleuret moucheté de la norme dominante. L’anachorète au « cœur du monde » est considéré comme ayant le plus de mérite, il s’en suit une tradition pour ces « chalets (d’ermite) en pleine ville » dont dérive la « cabane à thé » et tout le cérémoniel qui en découle. On trouve ainsi toute une série d’ambivalences, d’inversions, de renversements, du point de vue du rapport à l’espace et au bâti nés de la norme. Par exemple, une cabane est dire « ornée » lorsqu’elle n’a pas de plafond, et « de rustre » ou « de campagne » lorsqu’elle en a un.

[11] Voir dir. Bonnin, Masatsugu et Shigemi, « Vocabulaire de la spatialité Japonaise, éd. CNRS. Paris, 2012, p.73

[12] Sur le sujet voir Catherine Maumi, « Usonia ou le mythe de la ville- nature américaine », ed. de la Villette, Paris, 2008.

[13] Il s’agit du courant transcendantal, que l’on pourrait considérer comme le premier courant de pensée né et développé Outre-Atlantique. Avec à sa tête Ralph Waldo Emerson, David Henry Thoreau, Walt Wilthman ou Margreth Fuller pour ne citer qu’eux. On a pu reprocher à ses tenants une vision utopique du genre humain quand ce n’est pas un déni, notamment du fait historique.

[14] Classique du genre, Walden narre l’expérience existentielle basée sur une recherche d’autonomie au plus proche de la nature de son auteur considéré comme un fondateur du courant de pensée transcendantale états-uniens précité. Walden est le nom donné à la cabane que le philosophe de la désobéissance civile se construit pour effectuer un séjour de 2 ans en bordure de sa ville natale de Concord. Là aussi, l’isolement est toujours relatif, soit conditionné dans l’espace et le temps, mais surtout à l’usage d’une démarche en l’occurrence politique – nous sommes dans le contexte de la guerre du Mexique juste avant que n’éclate celle de Sécession -.

[15] Voir Gilles A. Tiberghien, « Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses », Ed. Le Félin, Paris, 2005

[16] En la matière on se référera aux travaux du Prof. Ellen Rees qui étudie en particulier la construction symbolique et culturelle de cette forme d’habitat secondaire et saisonnier intimement lié au « roman national ». Voir « Cabins in Modern Norwegian Literature, Negotiating Place and Identity », Fairleigh Dickinson University Press, New Jersey, USA, 2014.

[17] Ce rouge particulier provient de l’usage des déchets des mines de cuivre de Dalecarlia. Il ne s’agit cependant pas de la seule couleur et il existe toute une codification révélant des usages ou le statut social des occupants.

[18] En référence à un des fondateurs de la géographie humaine, Claude Raffestin, qui opposait la dimension géographique immobile des montagnes par opposition à la mouvance des projections d’ordre culturelle mais aussi politique et morale effectuées sur ce milieu.

[19] La formule est de Laurent Chappis, architecte-urbaniste pionnier de l’or blanc notamment lié à l’aventure de Courchevel 1850 qui peut être considéré comme la matrice hexagonale de l’aménagement de montagne au sortir de la seconde guerre mondiale.

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