Ambiguïtés

 

C’était une journée au caractère pas franchement tranché. Un dimanche solitaire cet été au delà du cercle arctique. La pluie, le vent, et le froid m’avaient convaincu de pédaler à « fond de cale », c’est l’image qui me vient quand les éléments se rappellent à moi : je me construit une « image mentale » à l’intérieure de laquelle je me réfugie.

C’est à ce moment que le ciel s’est déchiré pour laisser agoniser les rayons d’un soleil anémié. Un soleil déprimé et pourtant réconfortant. Depuis, quand j’ai l’impression d’avoir trop chaud, je me rappelle quand j’ai eu celle d’avoir trop froid et inversement.  Une ventilation à double flux de l’esprit s’éprouvant


Les norvégiens appellent ce sentiment Hygge. Plus que le confort douillet offert par un catalogue de fournitures scandinaves, il s’agirait plus de pointer la notion de transition. Le sentiment de vivre des sensations opposées dans un espace temps abrégé. Un sentiment qui souligne notre capacité d’adaptation, à la fois, notre plus grande force mais aussi faiblesse en ce que l’on finirait par s’habituer à tout.

 

Cet autre jour, le glacier d’Aletsch m’est apparu au cours d’une ascension scandée au rythme de cette incontournable question : « mais qu’est ce que je fais là ? ». La vision du glacier aux abois interrompit mes spéculations existentialistes ; et saisir l’image du fleuve qui sera bientôt plus de glace, fondu dans un lac lointain pour mieux rejoindre la mer. C’est bien le changement qui fait figure de seule permanence.

 



Comme on habite tous au bout du monde d’un d’autre, on  se fait tous une représentation de celui-ci, généralement des variations autour de la thématique du vide, de l’abandon, du désert

Honningsvåg et ses 2412 habitants à une encablure du Cap Nord fit défaut à la règle : par la route on y arrive après un tunnel de plusieurs kilomètres qui passe sous un bras de mer. La descente sur la première moitié des 6 kilomètres de l’ouvrage est dantesque, le brouillard baigne son abyme et la montée s’apparente à une forme de renaissance poussive mais, heureusement, la peur vient faire oublier que l’on tremblait de froid jusque là. La sortie est une délivrance et l’apparition de la bourgade qui brille de son importance d’être au milieu de nul part, un prodige.

 


La montagne est finalement une ile comme les autres, enfin en plein ciel. Un ciel en forme de vague déferlant sur un imaginaire qui mêle effroi et divin suivant les époques, les saisons, le jour. A l’immuabilité de la roche correspond le flottement de l’imaginaire. La composante d’une nature, cet objet de culture crée pour dire ce que l’on est pas. A l’usage d’une humanité dont la nature lui échappe, quand la définition de l’une avance, l’autre aurait tendance à reculer et inversement.

La sortie de la Hornlihutte sur la voie normale de l’Eiger marque une frontière. Elle divise l’humanité en deux : celle qui imagine la certitude du sommet aussi surement que l’arête qui y mène est invisible ; et l’autre qui n’ayant pas confiance en son imaginaire se sent l’obligation de le fréquenter.


 

L’envers de la ville, ses flux, ses infrastructures, sa logistique. Une économie de la concentration dont l’échelle verticale signe l’importance.

 

« Un espace transitionnel est propice au changement d’état. Une autre forme de mobilité que traduisent la frontière et son passage, le rapport entre l’ouvert et le clôt, l’intériorité et l’extériorité »…

Je me rappelle bien de cette descente en direction du pont du diable : au départ d’Andermatt sous une pluie battante, je souris à la vue de mon motard de voisin se signant dans l’attente que le feu tricolore lui donne sa bénédiction. Je me pris à espérer que sa ferveur fut au moins égale à celle qu’il place dans son freinage et me surpris à envier cette double assurance.